Encordé(e) mais libre
Huit ans.
Huit ans que j'en rêve.
Une tente au pied du Mont Pelvoux. Un livre de Frison-Roche entre les mains. À la nuit tombée ou au petit matin, à quinze ans, je découvrais l'alpinisme via les grands récits, frontale allumée, entre des séances d'escalade. Une histoire on ne peut plus classique.
Lors des ballades à Ailefroide, crash-pads sur le dos, sourire aux lèvres, je passais quotidiennement devant le bureau des guides, croisant au passage d'étranges personnages, piolets accrochés au sac, grosses chaussures aux pieds. Un nouveau monde s'offrait timidement à moi, celui de la montagne. J'en suis tombée amoureuse. Plus j'allais haut, loin, à m'enfouir sur les sentiers, plus j'avais l'impression d'être moi-même. L'occasion pour moi d'exprimer ces valeurs qui me tenaient à coeur. Volonté, détermination, persévérance, combativité, dépassement de soi mais aussi romantisme et contemplation.
Enfant, je n'étais jamais allée en montagne. Cette première rencontre fut saisissante. Elle m'impressionna, me déstabilisa. C'est certainement pour ça que j'ai mis autant de temps à aller "là-haut". J'avais peur de brûler les étapes. Et puis, les récits ne se terminaient pas toujours très bien. Ca m'effrayait.
Pendant huit ans, j'ai grandi, côtoyé les compétitions d'escalade et les diverses falaises de France et d'ailleurs. Pour répondre aux attentes de la société, j'ai cru qu'il fallait que je monte sur un podium pour être heureuse. Toutefois, au fond de moi, j'avais besoin de plus, d'un "vrai" voyage que je nourrissaiss de manière quasiment quotidienne avec les récits de Rébuffat, Bonatti, Berhault... "Encordé(e) mais libre". Et si, moi aussi, j'y allais ? Une à une, je cochai les étapes - première grande voie de 500 mètres, en leader de cordée, premières randonnées seule, de plus de 40 km, à plus de 3000 mètres d'altitude, premier trail, Grand Tour des Ecrins.
Il m'a fallu du temps avant d'accepter de lâcher ces heures d'acharnement dédiées à la grimpe, de trouver un équilibre entre les différents sports qui me faisaient rêver. Au risque de vous décevoir, je ne serais jamais championne d'escalade, je ne ferais jamais de 9a. Mais d'ailleurs en ai-je eu un jour vraiment envie ? Pas si sûre. Chacun a ses propres rêves, avant de les suivre, le plus difficile, c'est de les comprendre.
Aujourd'hui, je n'ai plus rien à (me) prouver, j'ose suivre mes envies les plus profondes. Tant pis si elles dérangent ou effraient. C'est pourquoi, je garde à l'esprit une phrase, devenue véritable mantra, fruit d'un délectable cocktail de confiance et d'amitié : "Choisis qui tu veux être". À l'époque, en plein chaos, un moment de joie avait réussi à s'infiltrer en moi. Et si tout était possible ?
Au cours d'un conversation, l'an passé, je me souviens lui avoir glissé cette idée qui trottait dans mon esprit - le crapahutage dans les montagnes, les hauts sommets, ces envies qui demeuraient enfouies en moi depuis des années. Mes peurs aussi. Serai-je capable d'assumer physiquement et techniquement ces efforts ? Etant asthmatique, ne vais-je pas manquer d'oxygène ? Et si je n'étais plus vraiment "grimpeuse" mais plutôt "passionnée de montagne" sur toutes ses facettes - de ski à la randonnée en passant par la cascade de glace ?
À la suite de ce long développement, elle m'a rétorqué : "Qu'est-ce que tu attends pour y aller ? Tu as largement le niveau physique". Comme toujours, savoir qu'elle croyait en moi m'a donné des ailes.
* * *
Avec la peur de ne pas être à la hauteur, je me suis engagée. Etapes par étapes, comme lors des compétitions stressantes. Monter en téléphérique. 3 200 mètres. Chausser les crampons. S'encorder, marcher sur le glacier. Retirer les crampons, traverser durant de longues heures l'arête vertigineuse des Trifides, alternant escalade, descente et marche, jusqu'à arriver à son sommet. Assurer son pas, admirer le paysage et les montagnes que je connais par coeur.
Rappel. Esquiver les crevasses, avec légèrété, liberté. Le sentiment du devoir accompli.
Et lentement, redescendre dans la vallée, un peu groggy.
"Le bonheur n'est pas au sommet de la montagne mais dans la façon de la gravir." - Confucius

Commentaires
Enregistrer un commentaire