Perdue dans l’immensité du monde

La chance ? Je n’y crois pas.
Rectification.
La chance ? Je n’y crois pas DU TOUT.
Le hasard c’est pour moi de la superstition. En réalité, tout n’est qu’une question de choix. Parmi une multitude, voire une infinité de possibilités, tu n’en réalises qu’une. Et elle est unique. Non ce n’est pas de l’aléatoire. Tes choix sont déterminés par plein d’aspects allant de ton humeur du jour à la météo tout en passant par l’environnement dans lequel tu vis mais aussi par le contexte social dans lequel tu as grandi. A toi de faire les bonnes combinaisons. Libre à toi de créer.
Non, il n’y a pas de Hasard. Le destin ? D’après moi, ça n’est qu’une simple croyance qui nous permet de nous cacher derrière l’aléatoire, la chance. C’est plus facile de dire je n’ai pas de chance plutôt que d’avouer que j’ai fait les mauvais choix.

La chance, je n’y crois pas du tout. Pour moi, nous sommes responsables de chacune de nos actions. Même quand nous jouons aux dés, nous faisons au départ des choix. Dans quel sens placer le cube dans sa main ? Quel mouvement du poignet effectuer ? A quelle vitesse le lancer ? Sur quelle surface ? 
Ma pensée peut être considérée comme un peu extrême mais elle est simplement libre. Du poids du hasard qui pèse sur notre esprit. La chance c’est comme le bonheur, il ne faut pas attendre que cela nous tombe dessus comme par magie. Provoquons, incitons la vie à nous donner le plus beau en allant sans cesse découvrir et chasser l’instant.
Aujourd’hui, j’ai fait totalement abstraction de ces réflexions qui sont souvent réservées à de longues discussions autour d’un feu de camp.

Ce matin, je suis partie de Vallouise, village tranquille bercé par le torrent du Gyr. En ayant pour objectif de monter au col de l’Eychauda. Je ne connaissais pas vraiment le chemin exact mais j’ai fait le choix de me fier à mon sens de l’orientation et aux quelques panneaux semés sur le sentier.

Après un petit quart d’heure de marche, j’ai quitté la route m’arrêtant tout à coup de jouer avec la vapeur qui sortait de ma bouche par ce doux matin de juillet.
Sur le chemin, j’ai tout de suite été happée par le paysage. Une nouvelle fois, les montagnes ont exercé sur moi une attraction incroyable. Les admirer m’a conféré un sentiment de force intérieure. De confiance.
A la lueur du matin naissant, peu à peu le Soleil faisait reculer les ombres présentes sur les massifs alpins dévoilant ainsi leur magnificence. Paradoxalement, les sommets dégagaient une intense douceur perçant ainsi avec force le ciel bleu au sein duquel jouaient quelques nuages.

Tout en admirant le paysage, j’ai rythmé ma marche. J’avais envie de me préparer physiquement. Bon surtout, je dois bien avouer que j’éprouve un certain plaisir à essayer de diviser par deux le temps initialement prévu sur les panneaux d’indication. Des pauses ? J’en ai fait quelques unes, pour les photos uniquement.

Quelques instants après, face à moi, une bifurcation, un doute, un choix. Soit je continuais, soit j’allais à droite et suivais « Coul d’Amont ». Après une légère hésitation, je suis allée à droite sans même savoir qu’à cet instant je me trompais. Ce moment, ce choix a déterminé alors la majeure partie de ma randonnée. Jamais je n’ai rejoins le col de l’Eychauda.
On m’a souvent parlé du statut positif de l’erreur. En voilà un merveilleux exemple.
Je suis montée, encore et encore. Croisant plus d’animaux que d’humains. Au loin, j’ai entendu des brebis. Et j’ai pressé le pas pour pouvoir admirer leur air naïf et étonné de voir une humaine arpenter les sentiers.

Après avoir fait quelques photos mêlant la cabane du berger et les montagnes, je me suis mise à courir. C’était loin d’être volontaire mais j’avais deux chiens fâchés à mes trousses. Oh pardon, j’ai enfreint votre territoire messieurs ! Mais c’est que ça monte par chez vous. Oh une autre bifurcation, pas de panneaux ? A gauche vite, c’est à l’ombre. Oh c’est bon, ils ont arrêté de me suivre.
J’ai repris mon souffle dans les montées en sous-bois qui m’ont durant quelques instants caché les montagnes. Faisant craquer les pommes de pin sous mes chaussures, j’ai marché. Buvant de temps de temps quelques gorgées à mon Camel Bag, je me suis interrogée. Je pense que je ne me dirige pas vers le col de l’Eychauda là, je suis bien trop à droite.
Bien qu’en territoire inconnu et non prévu, je n’étais pas perdue. Juste je me rendais ailleurs que l’endroit initialement voulu. Où est-ce que j’allais ? Je n’en savais rien. Mais j’ai continué de marcher. De monter surtout en fait.

Au fil des lacets et de leurs multiples épingles, je me suis élévée en appréciant l’éloignement des villages. Chaque morceau de montagne que la fenêtre entrouverte des arbres me laissait apercevoir m’éblouissait. M’enivrait même. Il y avait ces sons simples qui exaltent les sens, qui étourdissent. Le bruit de la longue et fine cascade au loin sur ma droite a bercé mes rapides pas.
Deux heures de marche et je suis sortie des sous-bois.
Je ne savais pas où j’étais mais j’ai continué d’avancer. A cet instant, j’étais certaine que ça allait en valoir la peine.Je ne savais pas vraiment où j’étais mais j’avais envie de savourer ce paysage, de bouffer des kilomètres de montée. J’aime ça, je suis bien ici. Je ne veux pas partir.
J’ai slalomé dans un champ de fleur qui contrastait avec quelques blocs posés par ci, par là, et surtout avec l’immense pierrier qui dégoulinait sur ma droite. Une légère fatigue physique mêlée à une petite faim m’ont fait intérieurement me plaindre : Est-ce qu’ils connaissent le plat dans ce pays ? Et le Soleil quand est-ce qu’il retourne se cacher derrière les nuages ? Tout en voyant Vallouise s’enfoncer au creux de la vallée, j’ai savouré une barre de céréales, écouté le cri des marmottes en les cherchant du regard. Ce regain fabuleux d’énergie a été suivi par un autre.

Oh, au loin là-bas, des panneaux.Oh et sur ce cailloux, voilà un humain.
Après la joggeuse dans Vallouise le matin, c’était la deuxième personne que je croisais aujourd'hui. Il était onze heures et demi.

Allez, objectif, on va le doubler.Mais avant d’accélérer, j’ai fait une petite pause histoire de lire les panneaux et de prendre en photo Ailefroide. Oh, mais c’est tout en bas.
Le panorama des montagnes frôlait pour le moment les 180°. Ouah ! Mais pas le temps de traîner, j’ai un monsieur à rattraper. Bon du coup, on va à droite.

Après quelques instants, j’ai échangé de rapides mots avec lui. Il faisait le choix de renoncer.
Le sentier continuait et m’emmenait avec lui.
Les fleurs nous ont laissé seuls, les rochers et moi. Gravillons, petits et gros blocs, j’ai navigué raffraichie par le vent. Guidée par une draye mais surtout par mon désir d’aller plus haut, de voir plus loin.

J’ai atteint le col de la Salava qui m’a offert de nouveau une prairie. Oh mais au loin, c’est Briançon !J’aurais très bien pu m’arrêter là mais j’ai fait le choix de continuer car le sentier montait encore. Au milieu de ce monde non artificiel, je me sentais libre.
Et même si la fatigue se faisait sentir, les fleurs glissées parmi les rochers m’apportaient un peu de reconfort. J’étais comme invincible. Mais soudain, suite à un petit moment de faiblesse, j’ai été forcée de ralentir : le souffle ne suivait plus mon rythme effreiné. Petit rappel à la réalité, mon combat n’est pas encore gagné. Cela m’a conféré une émotion de tristesse passagère mais j’ai avancé encore. Chaque sommet fictif en cachait en réalité un autre. Un petit passage d’escalade faisait transition entre une montée en lacets dans des cailloux et quelques mètres de plat. Oh du plat ! Ce petit lieu de paradis protègeait des myosotis, mes fleurs favorites.

J’ai croisé un groupe qui descendait. Je pouvais faire de même mais c’était la route de l’élévation que j’avais choisi. Les secondes se faisaient de plus en plus longues tandis que le panorama s’élargissait. J’ai mis une dernière accélération dans la montée finale et suis allée buzzer sur le kairn. J’y suis !

Je ne savais pas exactement où, mais j’y étais.
Tout en dégustant une tranche de jambon cru sur une galette de riz, j’ai énoncé fièrement les lieux et les sommets que j’apercevais.

Vallouise au fond, les Bans, Ailefroide, le vallon du Sélé, le Mont Pelvoux, le glacier Blanc qui doit être au fond derrière et de l’autre côté peut-être... le Mont Blanc au loin sous un chapeau de nuages.A peine dix minutes passées au sommet et j’ai entamé la redescente. Récemment je lisais un poème de Blaise Cendrars qui commence ainsi : Quand tu aimes, il faut partir.
Mais moi, j’aurais bien aimé rester là, pour toute la vie. Je m’y sentais tellement bien mais j’avais froid et le ciel se faisait menaçant.

Tout ce qui est descente, je n’aime pas trop. Ça sonne comme des retours de vacances : un affligeant renvoi à la réalité qui prend du temps. Ça me rend triste les rappels, les descentes, les retours. Mais aujourd’hui, je n’ai ressenti nulle mélancolie, nulle nostalgie. J’ai simplement eu l’impression d’avoir laissé une part de moi là-haut. Cela signifie peut-être que je suis ressortie grandie de cette aventure, que j’ai changé.

J’ai eu mal aux pieds, aux genoux et aux jambes. Je me suis ennuyée alors j’ai chanté seule dans les montagnes. J’ai maudit les descentes tout en étant fière de les avoir monté. Et puis j’ai bifurqué, pour rallonger mon tour. Je voulais que ce moment ne s’arrête jamais et puis je voulais changer : ne pas emprunter le même sentier qu’à l’aller.

J’ai eu quelques pincements au cœur en voyant les villages se rapprocher. Enfin, plutôt c’était moi, qui me rapprochais des villages. J’aurais pu alors remonter mais j’ai choisi de descendre encore et encore. Ne pas rester éternellement à un endroit qui me rend heureuse afin de savourer la préciosité de l’instant vécu.

Et puis, une fois en bas, j’allais encore être entourée des montagnes, elles seront moins visibles, c’est tout.J’ai croisé un panneau : Cime de la Condamine, 4h. Et si c’était là-haut que j’étais ?

A mon retour, de rapides recherches sur internet m’ont permi de vérifier cela.
Google a fait grandir en moi ce sentiment d’exaltation. Partie pour randonner au col de l’Eychauda à 2600 mètres d’altitude, je me suis retrouvée à la Cime de la Condamine, 2940 mètres.
Soit plus de 1700 mètres perchée, au dessus de Vallouise.
Après plusieurs vérifications avec des photos d’internautes, je revis désormais cet instant. Je ne me pensais pas capable d’avaler tant de dénivelé en 4h30 d’effort. Mais finalement, ne pas savoir ce que j’allais réaliser m’a permi de ne pas faire face à l’immensité de ce que représentait conceptuellement cette randonnée pour moi.
Sans connaître la destination, me dire que je faisais ça pour le plaisir. N’avoir aucune pression et savoir que dès que je le voulais, je pouvais redescendre... Tout cela m’a finalement bien aidé en m’évitant ainsi les préjugés envers ma propre performance.
Avec tout cela, j’en suis presque venue à croire à la chance. Or avec toutes les choses incroyables que je venais de vivre, il était aisé d’acquérir cette réflexion. Mais est-ce du hasard ? Ai-je eu de la chance de tomber sur ce qui fut pour moi, le temps d’un court instant mon toit du monde ?

Non. Ce qui m’a amené à la cime de la Condamine, ce n’est pas la chance mais bel et bien un doux mélange d’instants, de choix révélant une part de mon intériorité. Une capacité à suivre pour une fois, mon instinct quitte à occulter ma logique.Un brin de peur face à des chiens râleurs.Une détermination à toujours aller plus loin, plus haut.
Une passion pour les montagnes et pour la beauté du monde.

Aujourd’hui, j’ai marché, j’ai admiré une parcelle de l’univers et surtout, j’ai appris.

Chaque élévation me fait grandir.


Commentaires

Articles les plus consultés