« Il faut imaginer Sisyphe heureux »
Ramsès Kefi, il n’en fait pas des caisses.
Ramsès Kefi parle simple, juste et authentique.
Il est arrivé sans prévenir dans le monde des mots. Beaucoup disent « par hasard », pour ne pas dire « un gars ayant grandi dans les quartiers populaires ne devrait pas être là ». Mais à l’entendre parler, on sent bien que sa place est là. Tant pis si ça dérange.
« En tant que journaliste, on cherche des histoires extraordinaires, on se rue vers l’incroyable. Alors qu’en bas de nos fenêtres, on a de l’humanité, tout simplement. Et dans l’humanité, vous avez des histoires drôles, tristes, fantastiques. Un panier de fruit. De la romance ».
Ces phrases, Ramsès Kefi les a prononcées à La Grande Librairie - le mot « incroyable » m’a arrêtée.
Cet adjectif, je l’utilise à toutes les sauces, aussi bien pour les rencontres que pour les paysages. On me singe parfois, disant que j’ai le superlatif facile, l’exagération dans le sang. Pire, on ose parfois rabaisser mon « incroyable » au rang de « banal » ou de « normal », des mots synonymes d’« ennui », d’« acquis ».
Il n’en est pourtant rien.
J’ai compris ces derniers temps qu’en ouvrant son coeur au monde, en marquant une pause pour admirer les oiseaux virevolter dans le ciel, en levant les yeux vers les montagnes - quitte à en être ébloui par le soleil - et en écoutant vraiment celles et ceux qui sont face à nous, de l’incroyable, il y en avait partout.
L’histoire que je vais vous raconter en est la preuve.
***
Albert Camus est revenu dans ma vie de manière assez inopinée cet été. « Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous » comme on dit, n’est-ce pas ?
J’ai donc relu Camus, et j’ai buté sur Le mythe de Sisyphe, une oeuvre pourtant étudiée au lycée.
Je vous la fais courte : Sisyphe, c’est un héros de la mythologie grecque. Les dieux l’ont condamné à remonter inlassablement un énorme rocher qui, une fois arrivé au sommet, retombe toujours.
« Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Voilà la conclusion de l’auteur.
Mais comment est-ce possible d’être heureux face à un tel destin ? me suis-je demandée. J’ai trouvé la réponse sur internet :
« Albert Camus est convaincu que Sisyphe parvint à se détacher de son quotidien insensé en l'acceptant. Tout simplement. Car, en l'acceptant, il le domine. Il dépasse son statut de victime passive. Comme Sisyphe et son rocher, c'est en surmontant les tâches les plus ingrates que l'homme parvient à devenir plus fort qu'elles. Mieux, en acceptant l'absurdité de la vie, l'homme assume sa responsabilité puisque c'est lui qui définit sa propre ligne de conduite. Il devient maître de son destin. Et peut ensuite se concentrer sur d'autres choses qui lui procurent plaisir et bonheur ».
« Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
Cette phrase, elle ne m’a pas quittée de l’été - et elle a raisonné encore plus fort lorsque j’ai retrouvé Alex.
Alex, c’est le cafetier du quartier des Bourgades à Uzès.
Quartier durant lequel j’ai vécu quatre ans.
Café devant lequel je suis passée des centaines de fois : en revenant de courir, à 7 heures du matin, moment où Alex installait ses tables ; en marchant pendant ma pause de midi, tandis qu’il servait ses clients avec cette redoutable énergie qui lui est propre ; ou le soir, en allant faire les courses, toujours quand il empilait les chaises.
Je n’ai guère de souvenirs d’Alex, si ce n’est que c’était vide sans lui le lundi, son unique jour de congé.
« Ah oui, c’est vrai, il est fermé », pensai-je avec tristesse dès le matin. De quoi plomber un peu plus l’ambiance déjà bien maussade propre aux débuts de semaine.
Il y a quelques jours, j’ai fait un détour par Uzès. J’ai revu Alex.
Il nous a parlé, à mes amis et moi.
Il venait juste de jeter des pétards pour éloigner les oiseaux.
« Parce qu’une fois qu’ils s’installent, ces trucs-là, c’est mort », nous a-t-il expliqué.
« Ce qui m’énerve le plus, ce sont les touristes qui leur donnent à manger. Je me mets en colère, et leur dis : ‘Je vais venir faire pareil chez vous, comme ça vous aurez plein d’oiseaux qui vont venir chier devant votre porte’ ».
Je n’avais jamais remarqué qu’il y avait autant de pigeons dans cette ville, et encore moins qu’ils s’amusaient à grignoter les façades, notamment celles de la rue où j’ai habité quatre ans.
Puis Alex s’est mis à faire des blagues aux locaux.
C’est bien son genre à Alex, animer le quartier - que ce soit pendant le Tour de France qui est passé juste devant chez lui cette année, ou encore lors de la fête votive d’Uzès, période idéale pour installer une grande piscine à mousse sur sa terrasse.
Alex, il rend les Bourgades joyeuses, et la vie un peu plus supportable.
C’est ce que je me suis dit lorsqu’il m’a rendue la monnaie.
J’ai presque regretté à ce moment-là de ne pas rester quelques jours de plus, pour le voir s’activer le samedi matin en plein marché, scandant à tout va :
« C’est fou, tout ce monde ! ».
20h32. Je suis repassée devant chez Alex.
« Tu bosses tout le temps, c’est fou », lui ai-je dit, dans un élan de solidarité.
Il m’a répondu grand sourire :
« Non, dans cinq minutes je ferme, et je rentre chez moi »
- Mais demain à sept heures, tu seras là.
- Ça dépend l’heure à laquelle je me lève.
Il a réponse à tout, Alex.
Le lendemain, je suis passée devant chez Alex, à huit heures.
La terrasse était déjà installée.
Les clients servis, souriants.
Alex marchait vite, son plateau à la main, son sourire aux lèvres.
Il allait passer une énième journée à enchaîner les aller-retours entre le bar, les tables et la caisse.
Puis, quand le soleil déclinera, il empilera les chaises avant de rentrer chez lui.
Une inlassable routine qui ressemble à celle de notre ami Sisyphe.
« Demain, je ne le verrai pas, mais Alex sera là » ai-je pensé en quittant Uzès.
« Après-demain aussi. Il sera tout le temps là, accompagné de son énergie débordante - sauf les lundis.
Et jamais il ne se plaindra ».
« Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
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