Chaleur humaine

Ce matin, Nola a fait un bout de chemin avec des réfugiés. Pas longtemps. Juste ce qu’il faut pour prendre une claque.

C’était tout juste sept heures, son moment préféré de la journée, celui où les premiers rayons du soleil s’extraient timidement des sommets. Une solitude choisie. Une pause pour prendre le temps de respirer, de se connecter au monde, aux montagnes, aux oiseaux. Et savourer cette chance d’être ici, dans le Briançonnais. À la maison, enfin.

Il y avait quelque chose de différent ce matin. Une hâte qui s’était emparée d’elle dès le réveil : mettre le nez dehors, vite. Ce sentiment d’urgence, Nola ne l’avait pas tout de suite compris. Mais comme elle est du genre à suivre son instinct, elle l’a écouté.

Et elle est sortie, vite.

À cent mètres de chez elle, pile à l’endroit où le bitume cède sa place aux gravillons, deux hommes. La peau aussi noire que leurs vêtements. L’un d’eux portait une chèche autour de la tête.

Ils lui ont parlé dans un français approximatif.

Do you need help ? a demandé Nola.

Oui, ils avaient besoin d’aide. Ils cherchaient à aller « là-bas », à quinze minutes de chez elle. Elle le connaît, ce lieu, Nola. 

Là-bas, on les accueille, les réfugiés. 

Nola le sait.

« Je peux vous emmener si vous voulez », a-t-elle poursuivi, toujours en anglais.

Ils ont accepté.

Nola n’a pas une seule fois pensé au danger potentiel que pouvaient représenter ces deux hommes.
Encore une fois, elle a suivi son instinct. Son cœur, cette fois-ci.

- Vous venez d’où ?
- Du col de Montgenèvre, a répondu le plus loquace.
- Mais avant ?
- Moi d’Éthiopie, lui d’Érythrée.

Érythrée ? C’est un pays, ça ? s’est demandé Nola, avant d’être interrompue :
Water ?

Oui, de l’eau, elle en avait.

Elle a couru chez elle, gravissant les marches à vive allure. Les deux hommes, qui venaient de passer la nuit en montagne, l’attendaient dehors, assis sur le trottoir.

Quand elle est revenue avec sa bouteille d’eau, elle a vu dans leurs yeux la gratitude, l’épuisement. La peur.

- Police ? lui ont-ils demandé.

Nola les a rassurés : non, à cette heure-ci, il n’y aurait pas la police.

- On a de la chance, a répondu l’Éthiopien. Parce qu’à Montgenèvre, on a dû faire demi-tour à trois reprises à cause de la police.
- Pourquoi tu es parti de ton pays ? a naïvement demandé Nola.
- À cause de la guerre qui dure depuis six ans.
- Une guerre civile, c’est ça ?
- Oui, entre deux groupes qui veulent le pouvoir.

S’en sont suivies quelques secondes de silence pendant lesquelles le deuxième homme, avare de mots, a ramassé un mégot dans la rue pour tirer les deux ou trois taffes restantes.

- C’était dur, a poursuivi l’Éthiopien.
- J’imagine, s’est empressée de répondre Nola, avant de se reprendre. Non, en fait, je ne peux pas imaginer.

Parce que non, elle ne peut pas imaginer.
Elle ne peut pas imaginer un pays où les journalistes sont en prison.

Elle ne peut pas imaginer ce qu’il se passe dans l’esprit de cet homme qui a perdu son frère dans une guerre civile, élément déclencheur de sa fuite vers un ailleurs qui, elle le comprend aujourd’hui, sera forcément meilleur. Quoi qu’il en soit.

Elle ne peut pas imaginer traverser le Soudan, rester bloquée deux ans en Libye à cause de la mafia, puis enfin prendre la mer à travers un bateau pneumatique, « very dangerous ». Arriver en Italie, passer le col de Montgenèvre, et atteindre enfin la France.

Elle ne peut pas imaginer l’intensité de la peur qui a accompagné ces deux hommes pendant leurs trois ans de voyage sur les routes du monde.

Mais aujourd’hui, elle peut les aider. Un peu d’eau, de chaleur humaine.

- C’est tout droit maintenant, plus que cinq minutes, leur a-t-elle dit. Vous allez voir davantage de voitures, mais c’est normal, les gens partent travailler.
- On va y aller tous seuls. Merci. Merci beaucoup.
- Merci à vous. Et bon courage pour la suite.

Merci de m’avoir fait confiance. Merci de m’avoir ouvert les yeux aussi, a-t-elle pensé, sous les yeux encore endormis de ces Briançonnais qui avaient assisté à leurs adieux en attendant le bus.

Le soleil n’était pas encore sorti des montagnes. Nola, un peu sonnée par ce qu'elle venait de vivre, a pris le temps d’aller l’admirer. Face aux sommets bientôt recouverts de neige, elle s’est demandée : « Que va-t-il leur arriver désormais ? »

Puis, elle a pris, comme à son habitude, le temps de respirer. Au milieu de ces montagnes, elle s’est sentie plus humaine. Et surtout, prête à vraiment aider.

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